Jean-Jacques Rousseau - Les rêveries du promeneur solitaire, Quatrième promenade
J’ai vu de ces gens qu’on appelle vrais dans le monde.
Toute leur
véracité s’épuise dans les conversations oiseuses à citer fidèlement les
lieux, les temps, les personnes, à ne se permettre aucune fiction, à ne
broder aucune circonstance, à ne rien exagérer. En tout ce qui ne
touche point à leur intérêt ils sont dans leurs narrations de la plus
inviolable fidélité.
Mais s’agit-il de traiter quelque affaire qui les regarde, de narrer quelque fait qui leur touche de près, toutes
les couleurs sont employées pour présenter les choses sous le jour qui
leur est le plus avantageux, et si le mensonge leur est utile et qu’ils
s’abstiennent de le dire eux-mêmes, ils le favorisent avec adresse et
font en sorte qu’on l’adopte sans le leur pouvoir imputer. Ainsi le veut
la prudence : adieu la véracité.
L’homme que j’appelle vrai fait tout le contraire. En choses
parfaitement indifférentes, la vérité qu’alors l’autre respecte si fort,
le touche fort peu, et il ne se fera guère de scrupule d’amuser une
compagnie par des faits controuvés, dont il ne résulte aucun jugement
injuste, ni pour ni contre qui que ce soit vivant ou mort. Mais tout
discours qui produit pour quelqu’un profit ou dommage, estime ou mépris,
louange ou blâme contre la Justice et la vérité, est un mensonge qui
jamais n’approchera de son cœur, ni de sa bouche, ni de sa plume. Il est
solidement vrai, même contre son intérêt, quoiqu’il se pique assez peu
de l’être dans les conversations oiseuses. Il est vrai en ce qu’il ne
cherche à tromper personne, qu’il est aussi fidèle à la vérité qui
l’accuse, qu’à celle qui l’honore, et qu’il n’en impose jamais pour son
avantage, ni pour nuire à son ennemi.

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